Le résultat probant d’un partenariat solide entre le CCSMTL et le SPVM

Le résultat probant d’un partenariat solide entre le CCSMTL et le SPVM

27 novembre 2019
Temps de lecture : 10 minutes

La rédaction
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Une travailleuse sociale et un policier. Voilà un partenariat inusité. L’Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance (EMRII) a été mise sur pied à Montréal en septembre 2009. Il en va de la première équipe spécialisée en itinérance au Québec qui repose sur le travail concerté de policiers du SPVM et d’intervenants du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. EMRII est un service de deuxième ligne qui prend le relais d’interventions complexes concernant des personnes en situation d’itinérance qui sont l’objet d’interventions policières à répétition et qui présentent divers éléments de vulnérabilité. Cette équipe, qui a grandi au fil des ans, est aujourd’hui composée de six policiers et de cinq intervenants, dont une travailleuse sociale, une infirmière et un éducateur spécialisé.

La rédaction du Rendez-vous du CCSMTL a voulu en connaître davantage sur ce service, de même que sur les rôles respectifs des intervenants – incluant celui des usagers à qui s’adresse EMRII.

Entrevue avec Elaine Polflit,  chef de service en réadaptation, Programme itinérance et psychiatrie urbaine, et avec Mélissa Tam, spécialiste en activités cliniques d’EMRII.

Diane LeBel (DL) (RDV du CCSMTL) : Une question « l’œuf ou la poule ». EMRII, qui l’a lancée? Est-ce le SPVM qui est venu vous chercher ou est-ce le CCSMTL qui a approché le SPVM?

Mélissa Tam (à gauche) et Élaine Polflit

Elaine Polflit (EP)/Mélissa Tam (MT) : EMRII est une initiative du SPVM qui remonte à 10 ans. Le SPVM a choisi d’interpeller le CSSS Jeanne-Mance (à l’époque) pour soutenir les policiers dans leur démarche d’intervention auprès des personnes en situation d’itinérance, ces cas suscitant beaucoup d’appels aux policiers en raison de la vulnérabilité de ces personnes. Les policiers ne se sentaient pas très outillés pour intervenir et pour analyser ces situations car ils sont formés pour être en mode résolution de problème. Ils ne savaient pas comment faire et voyaient que la situation ne « débouchait pas ». Ils ont réalisé que des facteurs de santé – mentale et physique – pouvaient peut-être faire une différence dans la trajectoire de la personne. Il leur fallait permettre de rejoindre les deux univers qui ne se rejoignaient pas encore de façon fluide dans le milieu.

DL : En qui  consiste EMRII de façon plus précise?

MT : L’équipe EMRII a été créée comme  2e ligne pour le service policier. Pour nous, intervenants, nos seuls référents, ce sont les policiers. Ce sont eux qui tentent de régler la problématique (comme ils appellent!) avec les acteurs sur le territoire où la personne se retrouve. Par exemple, dans le secteur NDG se trouve une personne en situation d’itinérance dans un parc. Des agents sociocommunautaires seront interpellés et essaieront de communiquer avec les organismes communautaires dans le secteur ou avec le CLSC, ou regarder qui est dans l’entourage de la personne en situation d’itinérance pour essayer d’établir un lien avec la personne. Si ça ne fonctionne pas ou si la personne ne veut pas, se sent inconfortable ou mal accueillie dans le secteur, souvent les policiers vont faire une requête au SPVM à ma collègue policière qui va recevoir le signalement. Une fois que la demande est envoyée à l’équipe ÉMRII, ma collègue policière fait un recensement sommaire de la trajectoire de la personne dans le milieu judiciaire et fait ressortir si la personne a déjà été reliée à un état mental perturbé ou en lien avec la vulnérabilité. S’il s’agit d’une personne qui commet des vols ou fait de la délinquance, le réseau de la santé a peu ou pas à apporter dans ce contexte-là. Par contre,  quelqu’un qui semble avoir des problèmes cognitifs/de santé mentale et qui aurait intérêt à ce que les intervenants de la santé interviennent, alors ma collègue policière ressort tous les appels policiers en lien avec le cas et me transmet ce dossier. J’en fait l’analyse et entrecoupe l’information en regardant à mon niveau. L’équipe UPS-J (urgence psychosociale justice) fait partie du CCSMTL et a de l’info que je ne peux pas transmettre à la police mais avec l’info fournie par la police, je peux me faire une tête et dire OK, cette personne bénéficierait certainement d’un suivi de la santé mais maintenant, comment on va ficeler tout ça? Cette personne veut-elle être prise en charge? Là je transmets le dossier à l’équipe terrain qui ira voir la personne pour lui faire une offre de service. C’est intéressant et surtout important d’avoir le regard du réseau de la santé parce que la personne peut avoir une déficience intellectuelle (DI) ou  un trauma qui l’amène à des comportements problématiques qui lui portent préjudice et qui peuvent faire en sorte qu’elle puisse être judiciarisée. Dans un tel cas (DI ou trauma), c’est une expertise que la police n’a pas. Ça permet d’avoir une vision très large, très globale de la situation.

DL : Quand les aspirant policiers suivent leurs cours/leur formation, sont-ils systématiquement sensibilisés à la réalité de l’itinérance? Est-ce que la dimension de l’itinérance et de la santé mentale est abordée à la base?  

MT : Je ne veux pas m’avancer mais je crois que oui.  Le SPVM a développé beaucoup de formations à l’interne, pas tant sur l’itinérance, car l’itinérance est le résultat de désaffiliation, mais plus sur les comportements liés à des problématiques de santé physique, mentale et cognitive qui peuvent amener la personne à avoir des problèmes judiciaires.

DL : Qu’est ce qu’on faisait pour la clientèle d’EMRII avant que ce service ne soit créé?

MT : L’équipe de Jeanne-Mance (CLSC des Faubourgs) était là, sur le terrain (depuis 30 ans!), mais ne travaillait pas en collaboration avec les policiers. C’est l’équipe en itinérance (de Jeanne-Mance) qui a été ajoutée à celle des policiers pour créer  ÉMRII. Moi, j’étais infirmière sur le terrain il y a 15 ans et jamais je n’aurais marché avec un policier pour aller dans le parc afin de rencontrer un usager! Ce n’était pas faisable à l’époque! Mais quand ÉMRII a été développée, les policiers du SPVM ont assumé ce nouveau mandat, en se posant des questions du genre :  Est-ce qu’on fait une autopatrouille pour EMRII? Est-ce qu’on s’habille en policier, ou pas? Ils se sont dit « On va être transparents. Les intervenants vont s’habiller comme d’habitude et les policiers vont être habillés comme des policiers. S’ils ont à intervenir dans leur rôle de policiers, ils vont pouvoir le faire.

DL : En 10 ans d’existence, EMRII a évidemment évolué. À votre avis, où se situent le gros changement et les résultats les plus probants?

EP/MT : L’équipe a vraiment eu de super résultats depuis le début, par le fait que tous sont tellement motivés par les résultats! Ils veulent développer encore plus de corridors de services. Quand EMRII arrive quelque part, la crédibilité de l’équipe est excellente, tant au niveau de la Cour avec de bonnes recommandations, qu’au niveau hospitalier et dans le réseau de la santé qu’au niveau communautaire. Je pense qu’on a pu développer – vraiment – de bons liens de confiance. Quand un usager est dans notre charge de travail, on est là, peu importe où est la personne; on ne laisse pas tomber tant que la personne ne soit pas bien arrimée à une ressource.  Même si, à un moment donné, la personne devient désaffiliée des services qu’on a arrimés, on n’hésite pas :  on y retourne, on reprend la personne, on assume. C’est très clair. L’évolution d’EMRII, c’est incroyable! Moi (NDLR : Mélissa), je suis arrivée dans l’équipe il y a sept ans.  C’est pareil pour tous les intervenants terrain :  ils sont de la même trempe. Ils sont allés voir les partenaires, ils se sont déplacés, ils ont essayé des choses très créatives. À la cour, même les avocats et les procureurs étaient sceptiques avec nos approches novatrices : « On va vraiment essayer ça? ». Mais oui! On en est là! Ce qu’EMRII a permis de faire quand il est dans des dossiers très complexes, c’est de faire en sorte que les gens se sentent en confiance, d’essayer de penser en dehors de la boîte en se disant qu’on va essayer quelque chose d’audacieux, parce que pour la personne qu’on a devant nous, on a déjà essayé les canaux traditionnels de soins ou d’hébergement, et ça n’a pas fonctionné, mais on ne se sent pas assez confiant pour faire quelque chose de très wild sans avoir le soutien. Mais là,  de savoir que ÉMRII était présent en amont et pendant que le lien de confiance s’opère, et de savoir qu’il est en aval si jamais ça ne fonctionne pas bien, ça sécurise certaines équipes d’essayer et d’oser faire des choses différentes pour permettre de vraiment réintégrer cette clientèle.

DL : Je suppose que les rôles respectifs policiers/intervenants sont très clairs et bien définis, qu’il n’y a pas de zones grises ou de chevauchement de responsabilités entre ces deux entités. Vous travaillez en partenariat, il y a des bouts qui s’entrecroisent?

MT: Chaque intervenant a son rôle précis selon son ordre ou sa profession. Les policiers aussi. Cela fait partie des enjeux de toujours se le rappeler. C’est facile de glisser dans le terrain de l’autre. Je dirais que cela peut se produire davantage chez les policiers que l’inverse, parce qu’en ce qui nous concerne, sur le plan judiciaire, on ne peut rien faire. Par contre, lorsqu’on va à la Cour, ça prend des personnes comme moi et comme la coordonnatrice pour rappeler que ceci ou cela ne relève pas du rôle de la police. Il faut dire qu’ils s’influencent tellement mutuellement, qu’ils sont capables de prendre la place de l’autre!  C’est certain que prendre la place d’une infirmière c’est un plus difficile, mais sur le plan psychosocial, la ligne est plus mince. Mais on vise l’amélioration continue et nous sommes des êtres humains!

DL : Est-ce qu’il y a des histoires ou des anecdotes que vous aimeriez partager, ou encore quelques chose à ajouter à cette entrevue?

EP/MT : Ce qui est important pour les personnes en situation d’itinérance, c’est l’approche d’EMRII, une approche psychosociale et judiciaire. Nous avons l’impression que l’on optimise le bien-être de cette population vulnérable par la responsabilisation partagée des acteurs auprès de la personne, tant sur le plan institutionnel (réseau de la santé et judiciaire) que sur celui  du réseau communautaire.

Pour Mélissa Tam, l’usager est prioritaire pour EMRII : « Il participe vraiment beaucoup dans tout ça. C’est important de le mettre comme partie prenante parce que, sans sa collaboration, ce ne serait pas possible. Pour eux,  nous faire confiance alors qu’on arrive avec un policier et un TS et de dire « Embarques-tu dans le char de police? On s’en va à l’hôpital ensemble –  ça prend du cran! »

Pour sa part Elaine Polflit est très fière de la notoriété et du respect à l’endroit d’EMRII, mais surtout, de son succès :  « Dans la rue, les gens parlent d’EMRII de façon extrêmement positive. C’est ça la plus belle victoire d’EMRII. C’est d’avoir réussi à avoir fait le pont entre ces différents univers qui souvent ne se parlent pas ou quand ils se parlent, ils ne se comprennent pas. Mais EMRII, c’est un peu comme un espace de réconciliation d’où peuvent partir de belles trajectoires de soins et de succès ».

« EMRII réussit parce qu’il ferme les dossiers. On réussit à arrimer quelqu’un quelque part et ensuite, on n’a plus besoin d’être dans le dossier. C’est une belle victoire parce que, souvent, dans les trajectoires des patients en situation d’itinérance, on garde les dossiers ouverts parce que les cas nous  reviennent souvent – ils sont perdus au suivi, ils reviennent, ils se stabilisent puis de se déstabilisent. Or, EMRII réussit à faire des trajectoires qui se ferment parce que la personne est rendue ailleurs. Angle : amélioration continue, usager, reconnaissance du personnel

 

Alain souffre d’un trouble délirant et consomme de la drogue par injection. Il vit dans la rue depuis les dix dernières années, où il subsiste principalement en faisant du squeegee. Tous les policiers du secteur le connaissent et il est fortement judiciarisé : il a reçu plus de 20 000 $ de contraventions pour diverses entraves aux règlements municipaux. Ce matin, la camionnette du Service de police de la ville de Montréal (SPVM) lettrée EMRII s’arrête sur la rue Sherbrooke pour le saluer et prendre de ses nouvelles. L’éducateur spécialisé lui rappelle leur rendez-vous pour visiter une maison de chambres en fin de journée. Alain souhaite vivre sous un toit, mais au cours de la dernière année, ses comportements ont fait en sorte qu’il a été évincé des divers lieux où il était logé, malgré le travail d’accompagnement des intervenants du CLSC Jeanne-Mance. Au cours des derniers mois, une policière et une travailleuse sociale d’EMRII ont fait des recommandations aux patrouilleurs du poste de quartier 22 : « Alain est délirant ; il n’a pas d’intention criminelle. De plus, il est très collaborant. Allez lui parler et tentez de trouver des arrangements avec lui, afin que ses comportements soient moins dérangeants. » Les intervenants ont établi un bon lien avec lui, mais ils peinent à l’arrimer aux services sociaux de santé, puisqu’il est délirant et très méfiant.

ÉMRII est fondée sur la rencontre de deux cultures professionnelles pour le moins contrastées. Comment cette rencontre s’opère-t-elle sur le terrain ? Quel en est l’impact sur la trajectoire des personnes desservies ? …

(Source : CREMIS)

Le saviez-vous?

En moyenne, il y a 28 signalements de patrouilleurs de première ligne ou de partenaires par jour pour du soutien ou de la référence concernant des personnes en situation d’itinérance qui ne font pas l’objet d’un suivi intensif par EMRII. Dans ces cas, l’équipe évalue la situation et offre un soutien pour une réponse adaptée. Au total, EMRII traite annuellement 1 400 signalements de patrouilleurs de première ligne ou de partenaires.

(Source : SPVM)

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