La solitude : un fléau trop souvent tabou

La solitude : un fléau trop souvent tabou

20 février 2024
Temps de lecture : 11 minutes

Communauté CCSMTL

Les statistiques sont à la fois percutantes et étonnantes : en effet, une étude (Gallup) menée dans 142 pays balaye une idée reçue sur la solitude. Ce qui ressort de cette étude? Les personnes âgées se sentent moins seules que les plus jeunes. La solitude touche 1 jeune sur 4 âgé de 15 à 24 ans, et 1 personne âgée sur 5. Cette même étude révèle que la solitude touche près de la moitié des adultes dans le monde (49 %), à différentes échelles. Bref, la situation est endémique. Même si la solitude n’est pas une maladie, elle est une préoccupation pour la santé publique. Il faut dire aussi que l’utilisation des réseaux sociaux, qui promettent de rapprocher les gens, a été associée à un sentiment accru de déconnexion sociale.

De fait, la solitude et l’isolement sont un fléau, et ce, à l’échelle planétaire. Le 15 novembre dernier, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé la création de la Commission sur le lien social, afin d’aborder la question de la solitude en tant que menace urgente pour la santé. L’OMS souhaite ainsi promouvoir les liens sociaux et accélérer la mise à l’échelle de solutions pour de nombreux pays.

Or, il faut savoir que la solitude touche tous les âges, tous les profils et toutes les classes sociales. De plus, les causes de cette solitude sont diverses : certaines personnes sont isolées de leur famille ou de leurs amis en raison de problèmes/conflits ou encore de situations exceptionnelles (la pandémie par exemple, qui a créé un isolement social et a exacerbé le sentiment de solitude. Aujourd’hui, nous ne sommes plus en crise sanitaire et pourtant, certaines personnes ne veulent plus se rendre dans des lieux ou se rencontrer en personne), d’autres sont isolées pour des raisons de santé, d’autres encore souffrent de solitude, car elles sont éloignées du travail (chômage ou retraite), alors que le milieu de travail constitue pour la plupart un microcosme — familier — où les rapports humains et sociaux foisonnent. Enfin, des personnes peuvent se sentir isolées en raison d’un handicap.

Récemment, le médecin en chef des États-Unis, Vivek Murthy, a sonné l’alarme. Il s’inquiète des conséquences de l’isolement des Américains et il affirme que la problématique est sous-estimée.

« Beaucoup d’entre nous ressentent de la honte, quand nous parlons de notre solitude, dans notre société extravertie. Dire que vous êtes seul, c’est presque comme dire que vous n’êtes pas sympathique ni aimable, ou que vous avez quelque chose qui ne va pas. Mais ce que nous savons maintenant, c’est qu’un adulte sur deux a des problèmes de solitude à un certain niveau », expliquait-il en entrevue à la télévision américaine.

Les travaux de recherche révèlent également que l’isolement ou le sentiment de solitude sont associés à des risques plus élevés de maladies cardiaques, d’hypertension ou même de diabète. Évidemment, il y a également des impacts sur le plan de la santé mentale, comme la dépression, l’anxiété ou le déclin cognitif.

« Ce qui est particulier de nos sociétés contemporaines, c’est qu’on assiste à l’éclosion de “foules solitaires”, donc de sociétés massifiées, urbanisées, de plus en plus compactes, et où pourtant les gens disent, quand on les interroge, souffrir de ne pas avoir assez de relations sociales », explique le sociologue Jean-Philippe Warren, de l’Université Concordia. Aussi, les personnes âgées peuvent se sentir plus souvent déconnectées et ont généralement plus de mal à s’adapter et à suivre les nouveautés et les technologies évolutives.

De plus, les auteurs d’une étude menée il y a 80 ans par l’Université Harvard, aux États-Unis, sur des centaines d’individus, ont observé que le facteur le plus important pour se sentir heureux en fin de vie n’était pas la réussite financière, le travail de rêve, la célébrité ou l’argent, mais plutôt la cohésion sociale. La principale variable associée au sentiment de bonheur était précisément le fait d’avoir des relations importantes et significatives tout au long de la vie.

Le premier pays à prendre une mesure symbolique autour de l’enjeu de la solitude, c’est le Royaume-Uni, qui a créé, en 2018, un ministère de la Solitude. Le Japon a emboité le pas en 2021 en créant, également, son ministère de la Solitude. Ces ministères génèrent des rapports et formulent des recommandations. Espérons que puissent émerger de ces travaux ministériels des solutions qui sauront inspirer aussi le Québec et le Canada.

Récemment, Radio-Canada a diffusé une capsule portant sur la solitude des jeunes et des aînés dans le cadre du Téléjournal, dans laquelle apparaissait Dre Paule Lebel, médecin spécialiste en santé publique et en médecine préventive dans le domaine du vieillissement au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal*. Nous avons interviewé Docteure Lebel afin de mieux comprendre le phénomène de la solitude chez les personnes âgées et explorer des pistes de solutions.

Le Rendez-vous : Est-ce que le phénomène de solitude chez les aînés est récent?

Dre Lebel :

Non, ce n’est pas un phénomène récent, mais il a été exacerbé par la pandémie de COVID-19. Plusieurs facteurs associés au vieillissement lui-même contribuent à créer des situations d’isolement social et de solitude si nous n’adoptons pas de façon proactive des mesures de promotion de la santé et de prévention. Par exemple :

  • Périodes de transition de vie : prise de la retraite, déménagement, deuils et appauvrissement du réseau social, proche aidance, perte du permis de conduire, etc.
  • Problèmes de santé qui conduisent à des incapacités fonctionnelles limitant la participation sociale : problèmes de mobilité, de surdité, troubles neurocognitifs ou de santé mentale, insuffisance cardiaque ou pulmonaire, etc.
    Également, des personnes aînées qui possèdent des caractéristiques sociodémographiques sont plus à risque d’isolement et de solitude : ex. personnes aînées immigrées récemment allophones, LGBTQ+.
  • L’accessibilité et la diversité de l’offre de participation sociale adaptée aux besoins de chaque personne sont inégales selon les quartiers montréalais. Notons que le transport, l’utilisation des technologies de communication constituent encore des freins à la participation sociale pour plusieurs personnes aînées.
  • L’âgisme, le racisme et d’autres formes d’exclusion sociale constituent encore une toile de fond au retrait de personnes aînées de la vie de la communauté.

L’impact de la pandémie sur les personnes aînées est bien réel. Les mesures de distanciation sociale, particulièrement dans les milieux de vie où elles ont été appliquées sans discernement de façon drastique, ont créé un déconditionnement physique, psychologique, social et cognitif des personnes aînées dont elles ont beaucoup de difficulté à se rétablir.

Un discours surprotecteur teinté d’âgisme en a irrité plusieurs; mais pour d’autres, ceci a eu pour effet d’accentuer leur autoâgisme.

Certaines personnes ont développé des symptômes dépressifs qui les ont isolées davantage. D’autres ont vécu des deuils de personnes proches ou de colocataires qui les ont affectées.

Certaines personnes aînées apprécient depuis longtemps de vivre seules et ne vivent pas de sentiment de solitude. Cependant, elles doivent être conscientes que la stimulation cognitive associée aux interactions sociales préserve leur réserve cognitive et constitue un facteur de protection des troubles neurocognitifs.

Par ailleurs, d’autres personnes timides ou avec des traits de personnalités qui compliquent les relations sociales, ou isolées depuis longtemps ont avantage à être accompagnées par des « médiateurs sociaux » qui facilitent leur intégration dans des activités de groupes. L’accueil par des comités de locataires dans les milieux de vie collectifs (RPA, HLM, blocs appartement, etc.) est particulièrement important pour faciliter cette intégration sociale.

En tout premier lieu, agir de façon préventive en construisant tout au long de sa vie un bon réseau social (famille, voisins, amis, anciens collègues de travail, etc.) et en n’hésitant pas à se faire de nouveaux amis à tout âge. L’investissement affectif en vaut la peine, même si on s’expose à des deuils.

Créer, en se faisant aider s’il le faut, une « gymnastique sociale quotidienne » où on développe sa capacité d’aller vers les autres, de s’y intéresser, de tisser des liens avec des personnes de toutes les générations. La marche en souriant aux passants dans son quartier et en entamant de courtes conversations est facilement accessible et permet de développer la gentillesse dont tout le monde a besoin.  

Découvrir les activités offertes dans son milieu de vie ou son quartier et s’y inscrire. Développer des liens avec les commerçants du quartier qui vous connaîtront par votre nom (cafés, pharmacie, banque, épicerie, etc.). Ceci brisera l’anonymat propre aux grandes villes.

Lutter contre l’âgisme sous toutes ses formes.

  • Promouvoir les liens intergénérationnels qui encourent l’équité et la solidarité intergénérationnelle.
  • Aller vers les personnes aînées qui semblent seules et entamer une relation à petits pas, respectueuse et cordiale.

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